Tiga, l'île qui vous répond par des questions
- patrickblain
- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 17 heures

Prendre pied sur ce micro-territoire à 24 heures de mer de Nouméa est devenu une expédition à soi seule. De quoi rendre la destination encore plus désirable. Tiga excitait la curiosité bien avant que ne se coupent ses liens avec le monde. Trois millénaires de peuplement sans eau douce ; une poignée de résidents mais nombre d'ambassadeurs brillants ; un huis clos revendiqué. Le plus fort est qu'une fois sur place, Tiga s'avère encore d'avantage que cela. Avis aux voyageurs : prévoyez un temps de séjour d'amplitude suffisante.
Nous avons tout connu. Le miroir du lagon sous une chaleur de presque-été après le départ de Nouméa. Les tourbillons et courants bouillonnants de l’entrée du canal Woodin, défilé entre la pointe sud de la Grande Terre et l’île Ouen sous un soleil plongeant. La mer hachée et les gifles d’un grain par 25 nœuds de travers lors du quart de veille 1 heure - 4 heures, le plus jouissif. C’était juste après avoir franchi la passe de la Havannah, échancrure dans le récif ouvrant sur le grand large. Lesté de ses six passagers et de son imposant volume de fret, Java dansait, sautait, partait en surf avant d’enfourner allègrement, dans un fracas qui se propageait à toute sa structure. C’est beau, un catamaran, la nuit. Impressionnant aussi.
L'heure de la cantine Philippe (en bleu) et Antoine Ciel pommelé sur le sud
Bref, nous avons tout connu sauf un vent favorable. L’intégralité de nos vingt-sept heures de traversée aller a été bercée du ronronnement obstiné des deux Yanmar poussant chacun sa coque dans une direction, aucune n’étant visiblement celle souhaitée par les éléments. C’est frustrant, un voilier sans vent. Surtout quand s’écrira le même scénario trois jours plus tard où le vent, ayant viré de 180 degrés, mettra la même obstination à nous refuser son concours sur le retour. Cinquante heures au moteur, ou le charme indémodable de la marine à voile. Pour se replonger dans les affres de la pétole d’avant-pétrole, il n’y a qu’à se (re)plonger dans le formidable Voyage autour du Monde de Bougainville, notamment les pages dédiées au récit des interminables journées passées à l’ancre dans un corridor glacial du Cap Horn, avec pour seule ambition d’éviter à la Boudeuse et à l’Étoile de partir à reculons.
« Quand on est né sur une île, on éprouve le besoin irrépressible de savoir ce qu’il y a de l’autre côté de l’océan. Mais pour pouvoir voyager au-delà d’un horizon aussi vaste, il est nécessaire d’avoir des racines profondes ». Depuis plus de dix ans, Walles Kotra m’honore d’une amitié nourrie de ses fondamentaux et de ses aphorismes d’Océanien. Cet homme singulier possède un regard décentré et les expressions qui vont avec, subtil cocktail de poésie et de philosophie. Dès qu’il fût clair que le nom de son île natale était Tiga et non l’archipel polynésien des Tonga, aller sur place m’était devenu une obligation. Déjà pour voir à quoi ressemble ce tumulus d’une dizaine de kilomètres carrés dépourvu d’eau potable et pourtant peuplé, reliques de poteries Lapita à l’appui, depuis trois millénaires. Et aussi par envie d’échanger avec quelques représentants de cette petite mais singulière collectivité. Du haut de ses 86 habitants, Tiga peut revendiquer, outre Walles Kotra, un premier Kanak nommé préfet de la République (Jacques Iékawé), un leader syndicaliste et homme d’affaires au style tonitruant (Louis-Kotra Uregei) ou encore un sociologue ayant opinion sur rue dès qu’il s’agit de parler Vivre ensemble sur le Caillou (John Passa). Même en y ajoutant les 492 « personnes qui déclarent appartenir à la tribu sans y résider » (presque tous habitent la Grande-Terre), comme précisé par l’organisme recenseur en 2019, la proportion reste remarquable.


Walles (à droite, en compagnie du Président du gouvernement de la Polynésie française, Moetaï Brotherson, photo prise lors du FIFO 2024 à Papeete) avait sept ans quand sa mère s’est installée à Nouméa, mutation indispensable à l’éducation de son fils unique. De là à imaginer la suite… Un diplôme en journalisme l’a hissé jusqu’aux plus hautes sphères de France Télévision. Ses livres d’entretiens font référence dans le pays. Et le festival de films documentaires dont il a eu l’idée attire chaque années le gratin anglophone et francophone du genre à Tahiti. Début 2025, l’antenne locale de France TV est parvenue à sortir son ex-patron de la retraite. Walles mène chaque mois un entretien avec un(e) anonyme choisi(e) « pour faire du bien » au pays. Expérience concluante : le rendez-vous est prolongé en 2026. Dans la mosaïque calédonienne, cet homme est un passeur, pour lequel il n’y a jamais de problèmes, seulement des opportunités. Lorsqu’à rebours des engagements du candidat Macron, France O est débranchée définitivement, fin 2020, son directeur opérationnel ne s’égare pas en lamentations. À la Walles, il passe une commande à ses équipes : imaginer les solutions qui feront exister l’Outremer sur les autres canaux de France TV. Météo, chroniques, extraits de journal télévisé, son héritage est toujours à l’antenne.
Je ne m’étais pas imaginé découvrir Tiga autrement que dans ses pas et son érudition. D’autant que le couple, qu’il forme avec la précieuse Marie, originaire de Lifou, réside sur l’île une partie de l’année. Cela ne s’est pas produit. Certains motifs tiennent à nos activités respectives et aussi à une forme de laisser-aller. L’essentiel relève de ce qu’il convient d’appeler un scandale du territoire –donc de la République. Je veux parler de l’incroyable situation d’isolement dans laquelle se trouve Tokanod (ou Toka), le nom de l’île en langue locale. Amorcé bien avant les violences de 2024, ce lâchage progressif fait d’un voyage vers Tiga une expédition.
Depuis le renouvellement de la flotte d'Air Calédonie, il y a plus de dix ans, la piste de l’aéroport local est trop courte pour permettre le décollage des ATR 72 (pour 72 passagers). Radio-Cocotier bruisse de ce que ce changement de calibre était connu lors des travaux d’aménagement, mais passons. Rivale autant que complémentaire, Air Loyauté avait le nom et la flotte qui convenaient pour prendre la relève. Mais les 19 places de ses vénérables Twin Otters étaient encore une offre surdimensionnée en regard de la demande. Affaiblie après 2024, occupée ailleurs pour avoir gagné le marché des dessertes entre Wallis et Futuna, la compagnie a cru le problème résolu par la création d’une filiale dédiée, Air Oceania. En mai, mettant fin à un vide du ciel d’une année, une cérémonie coutumière a célébré le premier toucher de son petit appareil. Mais rien n’a vraiment changé. Faute d’une demande suffisante, il n’y a pas de vol régulier entre Tiga et ses voisines ou la capitale. Un flou rédhibitoire : comment honorer un rendez-vous médical sans vol planifié ? Qui se risquerait sur l’île sans visibilité sur une date de retour ?

Le tableau côté mer ne vaut pas mieux. Comme l’ATR, le Betico (phonétique : Bétitcho), navire à grande vitesse majoritairement destiné au transport de passagers, est trop gros pour se faufiler jusqu’au ponton de Tiga (photo Air Oceania). Jusqu’en 2023, un caboteur de la Province des Îles faisait le lien. Mais depuis son immobilisation pour panne, aucune solution de substitution n’a été mise en place. Avec notamment un fonctionnaire pour quatre actifs et un président confirmé inéligible, la Province des Îles ploie sous les dettes. Aujourd’hui, le cordon ombilical avec les 25 000 habitants des Loyauté (Ouvéa, Lifou, Maré, Tiga) ainsi que de l’Île des Pins est alimenté par la Compagnie Maritime des Îles, un armateur unique et privé. Les besoins se montent à 70 000 tonnes de fret chaque année. À Tiga, la récente mise en service d’une seconde barge a pu être perçue comme un début de désenclavement. Mais rien n’est garanti. La CMI, qui ne reçoit aucune subvention des collectivités, n’est pas contrainte par la notion de service public.
Cette situation de pénurie dépasse évidemment le cadre de la seule Tiga. Mais sa taille et sa population risquent de faire de la plus modeste des Loyauté une destination orpheline pour un bout de temps encore, réduite à la débrouille et à la solidarité océanienne. Récemment, un reportage montrait des commerçants de Lifou ayant bravé la haute mer afin de ravitailler leurs voisins. Mais cette entraide a un coût. Nourriture, matériaux, santé, tout ce qui transite par ce canal est soumis à une double dose de frais de transport : depuis Nouméa puis au départ de Lifou. Entre ascèse et prix élevés, demeurer à Tiga relève d’un vrai choix de vie.
Est-il besoin de préciser que pour les locaux, la venue annoncée d’une embarcation, aussi modeste soient ses capacités de fret, ne pouvait relever du seul domaine du tourisme ? Ça tombait bien : telle était aussi notre façon de voir les choses.

Comment a germé l’idée ? Difficile à dire. Seule certitude , le projet remontait à plusieurs mois, émanation des discussions d’un quatuor de base : Marie-Charlotte et son mari-skipper Philippe, propriétaires du voilier ; Antoine, marin expérimenté et ami de tous ; et le rêveur de service. Les trois premiers sont coutumiers de ces escapades. Rééquipé de frais, Java sort d’un grand tour maritime de la Calédonie, accompagnateur officiel de la régate Groupama Race, en juillet 2025. Avec Chantal et Odile, deux habituées du bord, l’odyssée se fera à six. La singularité de la destination est que personne ne la connaît. Où et comment aborder sur une île dont il n’existe pas de carte marine ? Et en quoi pouvons-nous être utiles ?
En toute logique, nombre de ces clés sont dans le trousseau de Walles. Il oriente Philippe vers un marin de Lifou habitué des lieux, puis un de ses cousins m’appelle. Daniel Wabete gère le seul commerce de l’île. Les mamans et l’employée du dispensaire vont l’aider à établir une liste des produits de première nécessité. Sa demande personnelle porte sur le transport d’une glacière garnie, unité de base du pique-nique à la calédonienne. Ses fils me la feront parvenir.
« Et si tu peux, des cigarettes. Deux Winston bleues et une poche de rouge à rouler ».
« Deux cartouches ? »
« Tu es fou ? C’est bien trop cher ! Deux paquets. Et du papier à rouler, s’il te plait ».
Nous convenons d’un rendez-vous à 18 heures. Il sera près du téléphone fixe de la boutique, car les portables ne passent plus. Comme l'aurait résumé Chirac, à Tiga, les contrariétés volent en escadrille.
Riz, lait en poudre, sucre, huile, café et thé ; et puis des Sao, ces crackers australiens qui tiennent lieu de pain dans un territoire où il n'y a pas de boulangerie. La commande, annonce Daniel, est à passer aux propriétaires de l’épicerie. Installés dans le nord de la Calédonie, ils viendront d'un coup de pick-up nous livrer au ponton. Décidément, chaque appel est une ouverture nouvelle sur la réalité d'une vie au bout du monde. Bouteille confiée au Pacifique, je rédige un SMS de courtoisie à destination de la chefferie de la tribu. Sur Toka, le chef coutumier est aussi le représentant de la mairie de Lifou, à laquelle la petite île est rattachée administrativement. Il faut savoir que chacune des trois principales îles Loyauté est considérée comme une commune unique. Par miracle, le texto parvient à bon port. En l’absence de son père, Kouriané Kouriané fait savoir que nous serons accueillis chaleureusement, et la livraison très appréciée. Serait-il possible que nous nous chargions d’une glacière ?
Des numéros inconnus commencent à s’afficher sur mon smartphone. Le cours de la glacière doit flamber. Prudent, Philippe limite la jauge à quatre cantines, compte-tenu du volume représenté par la commande collective. Mes interlocuteurs comprennent, ils s’excusent presque en apprenant que notre livraison pourvoira à pas mal de leurs besoins. Qu’auraient-ils dit s’ils avaient connu la suite !
Lors d'un de nos entretiens, Daniel m’avertit que ses propriétaires ne pourront venir déposer les denrées attendues. Une contrariété qui va s’avérer l’illustration par l'exemple de « un mal pour un bien ». Les débats portent encore sur le qui va acheter quoi et jouer à la marchande à l'arrivée lorsque l’exceptionnelle Marie Charlotte abat sa botte secrète. L'association caritative Saint-Vincent de Paul, où elle a ses habitudes, lui fait savoir que, dans la limite de ses stocks, elle ne facturera pas nos achats. À l’exception du café et du thé, il ressort de l'inventaire que près d’un quintal de produits alimentaires sera distribué gracieusement.
Nous avons donc acheté des volumes de café et de thé, trouvé in extremis deux sacs de nourriture pour les cochons de Daniel, une ultime demande, procédé au ravitaillement en frais de l’équipage, entassé le fret jusque dans les cabines. Nous avons aussi vainement attendu l’appel de la pharmacie et, petit dernier avant la traversée, différé de 48 heures le départ à l’annonce d’une météo agitée.
Surtout, nous avons savouré la perspective d’un voyage vers une destination rare devenue, au gré des circonstances, une occasion de faire œuvre utile. Notre double dose de plaisir.
Après avoir été la bande de nuages annonciatrice d’une terre émergée, l’île désirée se dévoile dans un nuancier de gris : un foisonnement de végétation, le croissant clair d’une plage, des falaises creusées à leur pied. Se précisent ensuite le carré blanc d’un bâtiment et le trait sombre du ponton. « Il y a une balise verte quelque part », lance Philippe, à la barre. Au loin, des vagues se brisent en longues balafres blanches mais les flots où Java progresse avec prudence sont lisses et clairs comme du cristal. Antoine se tient à l’avant, insensible à la pluie qui tombe finement. « Vue, la balise ! ». Il guette les patates de corail, ses bras sont un sémaphore dont Philippe suit chaque indication.
Ainsi donc, te voilà, Tiga ! Malgré le crachin, je vibre de toutes tes promesses. Peut-être un léger manque d’objectivité ?
Avec l’aide d’un adulte et d’un enfant, Java alterne maintenant les marches avant et arrière afin de tenter de s’amarrer. Mais il est évident qu’il ne va pas être possible de séjourner au ponton. Même légère, la houle fait riper le bateau sur des protections en caoutchouc qui ont largement fait leur temps. Certaines ont disparu, si elles ont jamais existé. À la pleine mer, elles seront trop basses pour protéger la coque tribord des ferrailles rouillées qui saillent à leur sommet. En 1998, année de mise en service du ponton, le réchauffement climatique et la montée des eaux restaient à inventer. Après s’être à la va-vite débarrassé de son lest, cornaqué par son duo maître, Java file se chercher un endroit sûr pour les deux nuits à venir.

Mes craintes inexprimées ont donc pris corps. Walles puis Daniel avaient émis le même doute sur la possibilité de stationner. Malgré cela, j’avais voulu conserver un peu d’espoir. Être à l’amarre était la garantie de mon autonomie ; l'assurance, quel que soit le programme de mes compagnons, d’optimiser le temps passé à terre. Pour l’heure, la joie des premiers pas sur les planches disjointes éclipse la contrariété. D'autant qu'arrivé au volant d’un petit camion à plateau, Daniel est un grand gaillard chaleureux et volubile. Le temps d’empiler nos colis qui prennent l’eau, le petit groupe s’entasse, qui à l’avant, qui dans la benne, pour le court trajet vers ce qui apparaît être le village.
La route qui longe la plage est « coaltarée » (asphaltée, en v.o. caldoche). Un panneau solaire coiffe chaque réverbère. Walles me l’avait dit : l’île est autosuffisante en électricité comme en eau potable. Effectivement, les maisons sont flanquées de tuyauteries en PVC guidant les eaux de pluie jusqu’à de vastes cuves, équipées de filtres. Beaucoup sont pleines. Sous l’averse, le trop-plein se déverse à grands splash sur le sol, vraie bénédiction pour la profusion de fleurs, de plantes et d’arbres qu’héberge chaque parcelle.
Même sur Tiga, on ne peut pas perdre sur tous les tableaux.
Daniel s’engage dans un jardin que rien ne distingue des autres. Le fils du petit chef qui vient vers nous est un très jeune homme au sourire timide. Derrière la table de la terrasse couverte se tient une vieille dame, droite et digne. « Ma grand-mère », dit-il. Kouriané Kouriané et Daniel expliquent l’organisation spatiale de la seule tribu de l’île : le clan de la chefferie, le clan de la terre puis celui de la mer, dans l’ordre des maisons que nous allons rencontrer en nous rendant vers le cœur du village. L’étape est brève car nous sommes appelés à revenir sous peu pour la cérémonie coutumière d’accueil.
Une grosse vingtaine de personnes est rassemblée sous le préau de la salle communale. Avec la poignée de jeunes qui bravent l’ondée pour une partie de pétanque, de l’autre côté de la route, c’est un sentiment étrange de se dire que nous avons sous les yeux un grand nombre des habitants actuels de Tiga. Par « actuels », il s’agit de préciser qu’à l’occasion d’un mariage, toujours entouré d’un grand cérémonial chez les Kanak, le chef Louis Kouriané et certains résidents sont absents, ayant réussi à rallier Nouméa par on ne sait quel prodige.
Plus ou moins âgées, des mamans sont assises le long du mur, qu’il s’agit d’embrasser une à une. Embrasser n’est pas vraiment le terme. À l’océanienne, la gestuelle consiste à se prendre par les épaules et à incliner la tête, tempe contre tempe, d’un côté puis de l’autre, sans contact entre les lèvres et les joues. Un marché improvisé occupe un pan de la façade, aux végétaux d’une taille respectable. Pince entravée, un crabe de coco attend un client. En retrait, silencieux, se tiennent des hommes plus jeunes, et quelques enfants. « Ici, il y a six élèves à l’école primaire, du CP au CM2, m’explique une dame. Ils sont dans la même classe, avec la même institutrice ». Encore un effet spectaculaire du small is beautiful local. Accompagnée de son mari, une femme élégante se présente. Nana Walles est l’heureuse destinataire d’une des quatre glacières du bord, remplie à ras bord et même un peu plus par ses enfants. Elle en remercie l’équipage puis m’enjoint de faire honneur au buffet de fruits préparé à notre intention. La quantité est impressionnante. Quant au goût… Même à court de produits manufacturés, et sauf cyclone, les locaux sont à l’abri de la famine –et à vue d’œil, de l’obésité.
L’irruption de l’équipe du catamaran sonne l’heure des coutumes de bienvenue. Dans l’univers où nous avons grandi, les bonnes manières commandent de répondre à une invitation par des fleurs, une bouteille ou des chocolats. Bien avant l’arrivée des Européens, les Mélanésiens ont fait de ces « gestes » un pilier de leurs relations. La coutume s’applique à tous les domaines de leurs activités. L’oralité a été le seul mode de transmission des savoirs et le temps est sous ces latitudes une notion laissée à l'appréciation de chacun. Ceux qui ont besoin de savoir savent, et cela suffit. En 2015, la restitution des reliques du grand chef rebelle Ataï, conservées à Paris depuis un siècle et demi, avait donné lieu à des cérémoniaux à la hauteur de la portée politique de l’événement. Mais le plus singulier fut la coutume qui suivit, sur le thème de la réconciliation. En 1878, l’assassinat d’Ataï avait été commis non par l’armée française mais par un membre d’une autre tribu, qu’un officier avait retourné. Pour le clan offensé, l’heure de solder les comptes d’un passif vieux de 143 ans avait sonné.
« Il y a deux manières de réconcilier, avait à l'époque expliqué le dignitaire coutumier Yvon Kona. La manière occidentale, et la manière de chez nous. On le voit dans les grands conflits mondiaux : il y a un vainqueur et un vaincu, et c’est le vainqueur qui impose sa loi au vaincu. Chez nous, le vainqueur vient s’agenouiller devant le vaincu. C’est ça, le plus important ».
Hiérarchie oblige, nous sommes remontés à pied jusqu’à la chefferie, à l’abri d’un large parapluie prêté par une maman charitable. Bien plus modeste mais néanmoins solennelle, notre cérémonie de bienvenue consiste en un échange de paroles et de petits cadeaux. Debout à distance de leurs hôtes, les visiteurs s’expriment les premiers. À l’appui de leurs dires, ils ont déposé leurs présents devant eux, à même le sol, agrémentés d’un ou deux billets de banque. C’est ensuite au tour des locaux de respecter le même rituel.
Le bis a lieu à la maison communale. Par deux fois, c’est Daniel, au titre de l’ancienneté, qui nous a répondu. « Merci pour le geste, merci à Saint-Vincent de Paul et merci au Tout-Puissant », s’exclame-t-il après l’annonce du libre accès aux colis. « Il faut faire cadeau de tout, ne pas faire payer le café et le thé !», avait suggéré Antoine à mi-voix juste avant. Adopté sans concertation. Méthodiquement, nos hôtes entreprennent de répartir les lots. Les jeunes qui se tenaient à l’écart font des petits tas, sur deux rangées parallèles, après avoir utilisé les cartons d’emballage pour inscrire le nom de chaque famille destinataire.


« Avec ce que nous avons apporté, se réjouit Philippe, quelqu'un m'a dit que les familles ont de quoi tenir deux mois ». Le jour décline, toujours aussi taciturne. Accompagnés de Daniel, nous marchons sans hâte vers l’annexe, tirée sur la rampe de mise à l’eau. Je choisis d’attendre la deuxième rotation.
Mais voilà qu’en dépit de tous les efforts, le moteur du dinghy reste muet. Au-delà de quelques tentatives, Antoine et Philippe sortent les pagaies. Étrange vision ! Dans une lumière de Toussaint sur la Manche, deux éminents échantillons du monde 3.0, comme Tiga-ïsés, s’échinent à faire progresser un canot devenu pirogue, tandis que le porte-parole des irréductibles indigènes est plongé dans la consultation de son smartphone, apparemment rendu à la vie.
Tokanod, tu es trop forte !
Tiga, terre livrée à elle-même : c’est ce à quoi cette chronique est grandement dédiée. Mais comme s’il avait suffi que Java paraisse, une rafale serrée de visites a bousculé l’ordinaire des îliens.
Jeudi, soir, jour de notre arrivée. Dans l’attente des rameurs, le tiers de l’équipage resté à quai est salué par les occupants d’un petit utilitaire. Le trio porte des gilets de chantier. « Ce sont des techniciens en télécommunication. Ils ont été débarqués la semaine dernière », précise Daniel. Il s'agit de consolider la base de l’antenne relais, qui oscille par grand vent, et de tenter de mettre fin à l’épidémie des communications défaillantes. Est-ce leur intervention ? Depuis notre arrivée, nous avons accès au réseau mondial –et Daniel aussi, à l’évidence.
Vendredi matin. Direction le rivage, et une nouvelle fois, les rames sont de sortie. RIP, mes rêves de vagabondages ! Une vedette jaune marquée Province des îles vient mourir le long du ponton. Quelques silhouettes s’en extraient souplement. Est-ce de cela dont m’a parlé Nana Walles ? Elle avait évoqué les visites impromptues d’une embarcation officielle –et, au passage, éclairé un peu plus encore sur les plaisirs d’une vie en quasi-autarcie. « A bord, ils transportent le courrier. Quand la mer est mauvaise, nous pouvons rester des mois sans lettres. Mais il y a aussi de l’argent, souvent des millions (de francs ; 1000 CFP = 8 €) ! avait-elle dit en riant. C’est l’argent des retraites et des paies. Et aussi l’argent des comptes bancaires (postaux, ndlr), pour que nous puissions retirer du liquide. C’est pour ça qu’ils sont discrets ! ».
Plus tard dans la matinée, un vrombissement assourdissant fera lever tous les visages. Surgissant au ras des arbres, l’avion fantôme d’Air Oceania vient de reprendre l’air, destination Nouméa. Ses dernières incursions remontaient, j’ai vérifié, au 23 septembre et au 13 août !
Enfin il y aura cet exercice militaire, rendu public après notre retour à Nouméa. Un rituel d’avant saison cyclonique : afin de simuler une mise à l’abri de ses appareils, l’armée de l’air a cette année choisi Tiga comme base de repli. Trois jours après notre passage, leur arrivée sera aussi honorée d’une cérémonie coutumière.
Encore un sortilège lié à Tiga.

De suite, il a été clair que la matinée serait mémorable. Notre guide s’appelle Freddy. Son t-shirt aux couleurs de l’Euro de foot en France a survécu à toutes les lessives depuis 2016, et il a dû piquer sa galette à Crocodile Dundee. Ce petit cousin de Walles est plus qu’un conteur né. Histoire, géographie, botanique, religion, tout ce qui touche à sa terre le passionne. En vacances, deux de ses enfants l’accompagnent. John est l’un des jumeaux croisés sous le préau. Les deux frères sont en sixième au collège privé Avila, sur Lifou, hébergés « chez des tantines pour la première année. En cinquième, ils seront pensionnaires ». Aussi gracile soit-elle, leur sœur Kamané n’en pèse pas moins un sixième des effectifs scolaires de l’île. Et iI est impossible de ne pas voir ses sneakers rose-orange pâles, cadeau rapporté de métropole par sa maman, policière du côté de Nîmes.
Le peloton s’apprête à gravir la route du centre de l’île lorsque surgissent l’incontournable Daniel et son destrier blanc. Debout dans la benne, il faut se baisser à tour de rôle pour éviter la gifle des branches basses. La route est étroite, il doit être difficile de croiser ; mais vu le trafic... Des panneaux en bois ouvragé énoncent les lieux-dits. Le thermostat est à la température idoine, le ciel limpide, l’air embaume. À l’endroit qui semble être l’un des plus élevés de l’île, le ruban noir fait un tour sur lui-même. Fin du goudron. Un chemin continue vers le nord, mystérieux, tentant. Si j'avais du temps...
De l’autre côté de la barrière gravée, un éboulis s’ouvre dans un chaos minéral. Pour accéder à la grotte de Pa Natc (prononcer Pa-Natch), il faut se casser en deux afin d’éviter tout contact avec le corail, tranchant comme du diamant. Le sol est pentu, humide. Descente à tâtons dans le pauvre halo des portables. Marie-Charlotte, notre infirmière, se loupe. Pas trop l’endroit pour mettre à contribution sa consoeur du cru, quels que puissent être son savoir-faire et son dévouement. L’enfilade des salles où piaillent des petites hirondelles dérangées par notre intrusion nous entraîne toujours plus bas. Quelques stalactites apparaissent, puis des colonnes plus épaisses, fantomatiques dans les lampes de fortune. Nous stoppons là. Plus en aval, indique Freddy, des cuvettes se sont formées au fil des millénaires. Elles constituaient autrefois les ultimes réserves d’eau en période de sécheresse prolongée.



Des spéléologues ont exploré les lieux. Selon leurs relevés, la cavité s’enfonce jusqu'en dessous du niveau de la mer, pourtant situé à 70 mètres en contrebas. Ils ont trouvé des squelettes, certains encore en position assise. Blessés, perdus, ou morts volontaires ? La mémoire des anciens, énonce encore notre guide, a colporté l’histoire à peine croyable de ces vieillards qui prenaient le chemin de la grotte lorsqu’ils sentaient la vie sur le point de les abandonner. Aussi longtemps que de nécessité, leurs proches venaient les nourrir, dans ce sas entre les deux mondes. Envoutant parallèle avec la fin de parcours terrestre prêtée aux éléphants d’Afrique.
Retour sur nos pas. Cette fois, Daniel nous laisse en face de la maison d’une mamie de série télévisée. « Chez moi, c’est chez vous », dit Marie dans un immense sourire. Elle n’attendait personne mais propose du café ou du thé, s’excusant de ne plus avoir de biscuits. Un saladier de tomates du matin trône sur la table. « Servez-vous ! ». La vieille dame n’a plus de voiture non plus. Enfin si, elle a une voiture, mais l’île est à court de super. Comme d’autres la veille, elle dit espérer le passage d’un bateau avec le ravitaillement de Noël vers la fin novembre, histoire de retrouver sa mobilité. Rare vestige d’une continuité territoriale en voie de rupture ? Fixé chaque mois par le Gouvernement, le prix du carburant des îles est le même que sur la grande terre. Toujours ça de pris.
Après des saisons à servir les clients d’un restaurant de l’Anse Vata à Nouméa, Marie a retraversé lagon et mer. Autour de sa modeste construction, son jardin est un éden. Orchidées, hibiscus, bougainvilliers, pour ne pas parler d’une myriade d’arbres fruitiers ou de son potager. Des lianes de vanille partent à l’assaut des troncs. Ce serait la bonne saison pour marier les fleurs et obtenir de belles gousses mais Marie n’a plus l’âge de monter aux arbres, et son mari n’est plus de ce monde pour l’aider. Un chat crème se prélasse au soleil, observé à distance par un chien efflanqué. Tout respire la sérénité dans ce décor hors du temps et ce monde qui a appris à se passer de presque tout. Quid de se poser ici pour quelques temps et rédiger À la recherche du temps retrouvé ? Avec une poignée de cigares et un bon whisky d’âge. Quand même.
Dans la foulée de Freddy, nous suivons un sentier qui serpente dans la végétation. Sous l’herbe, de traitresses concrétions de corail font trébucher. Freddy révèle au hasard des végétaux quelques secrets de la pharmacopée locale, dont un collyre avec sa fille pour cobaye. Puis sans sommation, le chemin se cabre. Le temps d’escalader quelques blocs entremêlés de racines, nous débouchons en surplomb de la mer et son camaïeu de bleus précieux, une quarantaine de mètres en contrebas. Plantée par Freddy, une simple corde à hauteur de genoux tient lieu de rambarde. H’atu a waï est l’endroit où le guetteur s’installe pour signaler les bancs de poissons à ceux du bas et commander les opérations de pêche. Le mois dernier, les baleines étaient encore là, à en croire Freddy. « Elles se montrent trois fois. Par leur souffle la première, en sortant une nageoire la deuxième et par un saut pour la troisième ».
Son regard pétille du plaisir de partager ses savoirs. Robertson, son nom de famille, lui vient d’un ancêtre anglais pas si éloigné. Il est arrivé par Roh, une tribu au nord ouest de Maré, sur une terre qui ne portait pas encore le nom de Nouvelle-Calédonie. C’est là qu’ont débarqué les premiers évangélistes, et bien des aventuriers de la première heure. Une ascendance d’une banalité absolue sur ce territoire, où l’on croise des Kanak blancs et des Caldoches noirs. Mais quel politique s’en inspire ? Et n’allez surtout pas rappeler ses origines à Freddy, a recommandé Walles qui m’a révélé l’anecdote : son cousin se définit « pur enfant de Tiga », descendant des Mélanésiens de l’époque des Lapita, il y a 3 000 ans.
La descente est longue et périlleuse. Des cordes de maintien ont été posées aux endroits scabreux, c'est-à-dire à peu près partout. Lorsque s’offre la récompense, une langue de sable blond, notre guide entame une leçon de géographie mâtinée de mythologie. D’un doigt, il dessine la carte aérienne de son île, puis une vue de son relief lorsque, comme nous, elle se découvre de la mer. Apparaissent alors un lézard et une tortue. Avant la création de l’île, le représentant de la terre et la celle de l’eau étaient en bagarre constante. Puis la tortue s’est immobilisée et le lézard, ne la voyant plus, s’est couché, sans se rendre compte que sa tête reposait sur son ennemie. Cette partie proéminente représente les hautes falaises de l’extrémité nord de Toka.

Comme à l’appui de ses dires, des traces d’une tortue venue pondre strient bientôt le sable. Le premier trou, sommairement gratté, est un leurre pour les prédateurs, assure Freddy. Les œufs sont déposés dans une seconde excavation dont il est aisé de voir qu’elle est creusée plus profondément. Puis la bande de sable se rétrécit, finit par s’éteindre. Le chemin du retour passe par l’eau. La mer est chaude à souhait quand je m’y engage, baskets en bandoulière et t-shirt remonté. Mais le fond est criblé de coraux durs. Les vagues et leur ressac sont déstabilisants. Bien vite, je ferme le peloton. Les enfants se relaient pour me tenir compagnie. Mais comment font les autres ? Déjà lesté, Freddy me soulage de mes chaussures et du sac à dos, qu’il arrime à son couvre-chef. Mi-nageant, mi-rampant, entamé à divers endroits, je vois avec soulagement se profiler le blanc d’une plage. L’excursion est sur le point de prendre fin, le ponton et Java sont en vue.
Mais la représentation n’est pas terminée. Lorsque je les rejoins, mes compagnons occupent déjà l’intérieur d’une vaste caverne où Allan Poe s’apprête à dérouler le fil d’autres histoires extraordinaires. Il s’excuse des noms barbouillés sur les murs, héritage d’une convention religieuse tenue ici en 1998. Chacune des trente et unes tribus de Lifou y avait envoyé un représentant. Cette façon de marquer leur passage heurte sa conception de la préservation du patrimoine. Mais à peine l’imagine-t-on aborder aux rives du développement durable qu’il est déjà ailleurs. « Connaissez-vous le chanteur Moby ? », s’enquiert-il. Il y a du dribbleur brésilien dans cet homme. Que vient faire le maestro de la musique électronique dans une grotte perdue du Pacifique occidental ? « Connaissez-vous sa chanson ‘’My weakness’’ ? » Avant toute réponse, Freddy entame la mélopée. Est-ce du drehu, la langue de Lifou ? Ou celle de Maré, le nengone, l’autre en usage ici ? John dévore son père des yeux : celui-là est à bonne école. « Dans les îles, nous adorons chanter ensemble, explicite-t-il enfin. Nous avons de très belles chorales. Un jour, un ethnologue est venu jusqu’ici pour enregistrer nos chants ». Improbable rencontre artistique : c’est sur cette bande magnétique d’un autre temps, parvenue on ne sait comment à ses oreilles, que le New-Yorkais a plaqué ses accords digitaux. Le morceau figure sur Play, album sorti en 1999, que j’ai écouté des dizaines de fois sur ma Bang & Olufsen en métropole. Je comprends qu’un quart de siècle après, une autre de ces boucles mystérieuses de la vie est en train de se refermer, mettant en lien des éléments a priori sans rapport entre eux, vertébrant des goûts et des passions disparates qui, soudain, font sens.
Le temps de faire la chasse aux grains de sable scotchés entre les orteils avant d'enfiler mes baskets, le prestidigitateur s'est évanoui. Même pas eu l'occasion de le saluer !
Sortir les avirons afin de regagner le bord est une sorte de sas de décompression avant le retour à la réalité. L’image qui me vient est celle de l’artichaut de Coluche, « un vrai plat de pauvre : c’est le seul où, quand tu as fini, tu en as plus dans ton assiette que quand tu as commencé ». Certaines des questions posées il y a plus d'une décennie ont trouvé leur réponse. Mais au moment de remettre le cap à l'ouest, l’île vertigineuse a glissé dans mon paquetage un nombre bien plus élevé d’interrogations.
À quoi un occidental du troisième millénaire peut-il réduire ses besoins et ses envies ? Serons-nous, nous ou nos descendants, contraints d’en revenir à un stade ou un autre de cette frugalité ? Pourquoi ne pas étalonner nos capacités à l’ascèse en mode Dry January -à mesurer bien entendu sur une « échelle de Tiga » ? Ces questions s'imposent, avec plus d'acuité, dans nombre de points du globe autrement plus défavorisés. La différence est qu’à Tiga, il s’agit d’un choix plus qu'assumé : revendiqué par ceux qui ont fait le choix de résider sur place.
Autres points durs : la capacité chez chacun de faire société dans une communauté tellement réduite et isolée que l’exercice a fini par tourner au huis-clos à ciel (bleu) ouvert. Jusqu'où aurais-je la force de cohabiter avec ce voisin que je peux plus voir en peinture, et pourtant croisé à longueur de journée ? de quoi discute-t-on dans la semaine ? Ça se dit comment, dans ce monde, un cinéma, un restaurant ? Où et comment rencontrer l’âme sœur ? Quid de la consanguinité ?
Walles a eu un sourire lorsque j’ai esquissé ces sujets. « Nous étions bloqués sur Tiga, en mai 2024. Pour nous, les émeutes ont été une période très confortable. Et nous n'avons manqué de rien ». De quoi suggérer des questions d'un autre ordre : que dit ce constat de la portée en bout de chaîne du fracas du monde ? Serait-il possible de s'en affranchir totalement, à l'image des Sentinelles de l'île indienne d'Andaman, qui refusent tout contact avec le reste du monde au point d'éliminer ceux qui, malgré l'interdiction du gouvernement indien, tentent de poser le pied sur leur rivage ?
Partir vers Tiga relevait du syndrome de Stockholm par anticipation. J’avais décidé d’être envouté par l’île. Trop court, trop peu : l’envoutement s’est doublé d’une dose certaine de frustration. Nous sommes donc en compte, Tiga et moi.
A bientôt, Tokanod !
Et vous, aspirants voyageurs, prévoyez large... La micro-Loyauté le mérite.
























